Aux racines de la civilisation du vin: voyage en Géorgie
Au commencement était le qvevri. Cette jarre en terre cuite, enterrée jusqu'au col, n'est pas un simple contenant : elle incarne une philosophie millénaire du vin où l'homme n'est qu'un humble médiateur entre la terre et le raisin.
Les racines sacrées
Dans la mythologie géorgienne, quand le premier homme fut créé, une larme de joie de Dieu tomba sur la terre et donna naissance à la première vigne. Cette légende traduit le caractère sacré que revêt encore la viticulture dans ce pays. Le vin n'est pas une simple boisson : il est un lien vivant avec le divin, une forme de prière liquide.
La maison géorgienne traditionnelle est construite au-dessus de son marani, la cave où reposent les qvevris. Cette architecture verticale n'est pas fortuite : elle place symboliquement la famille sous la protection du vin, gardien de l'identité culturelle.
La vinification en qvevri défie notre rapport moderne au temps. Le raisin, souvent foulé aux pieds dans un rituel ancestral, descend naturellement dans la jarre enterrée. Les peaux, les rafles, les pépins : tout reste en contact avec le jus pendant des mois. Ce n'est pas une macération au sens technique, mais une lente fusion où chaque élément joue son rôle.
Cette immersion totale dans l'argile du qvevri crée une alchimie unique. Ici, les distinctions occidentales entre blanc et rouge s'estompent. Les vins blancs de macération, que l'Occident redécouvre sous le nom de "vins orange", sont simplement les vins traditionnels géorgiens. La couleur n'est qu'une conséquence du dialogue entre le raisin et la terre.
Les 525 cépages autochtones racontent une autre histoire de la diversité. En Géorgie, la notion de "meilleur cépage" n'existe pas. Chaque variété est l'expression d'un lieu, d'une tradition familiale, d'une adaptation millénaire. Le Rkatsiteli, le Saperavi, le Mtsvane ne sont pas choisis pour leurs qualités œnologiques mais pour leur capacité à traduire l'esprit d'un lieu.
Le supra : au-delà de la dégustation
Le repas géorgien traditionnel, le supra, élève le vin au rang d'art social. Le tamada, maître de cérémonie, ne porte pas des toasts : il délivre de véritables poèmes philosophiques où le vin devient métaphore de la vie, de l'amour, de la mort. Chaque verre est une occasion de réflexion collective, de partage spirituel.
La résistance du qvevri
Face aux régimes successifs qui ont tenté d'industrialiser sa production viticole, la Géorgie a maintenu vivante cette tradition du qvevri. Ce n'était pas simplement préserver une technique, mais protéger une vision du monde où le vin échappe à la standardisation.
L'engouement occidental pour les vins géorgiens pose de nouvelles questions. Comment maintenir l'authenticité de cette approche face à la demande internationale ? Comment transmettre non seulement la technique du qvevri mais aussi sa philosophie ?
Les vignerons géorgiens répondent par la pratique. Le qvevri n'est pas une recette figée mais un principe vivant. Chaque famille adapte la tradition à sa compréhension, créant non pas des vins standardisés mais des expressions personnelles d'une sagesse collective.
La Géorgie nous invite à repenser fondamentalement notre rapport au vin. Au-delà des analyses techniques, des notes de dégustation, elle nous rappelle que le vin peut être un acte de foi dans la nature, une forme de poésie liquide, un lien vivant entre la terre et le ciel.